Jochen Gerz: Le Monument Vivant de Biron

Interview de Guillaume Hillairet, Jan Kopp, Véronique Loock

Qui est à l'origine de la commande concernant la restauration du Monument aux Morts de Biron?


Le projet de restaurer le Monument aux Morts vient de la Mairie de Biron. Le Maire, Marc Mattéra, en a d'abord parlé au Conseiller d'Art Plastique d'Aquitaine, Joél Savary. Peu à peu, d'une simple restauration on est passé à une intervention plus importante: toucher à ce qui est un tabou (par le message et par la forme), peut-être le plus tabou des objets se trouvant dans l'espace public. Le projet a été soumis au Ministère de la Culture à Paris, qui en a fait une commande publique de l'état pour remplacer le Monument aux Morts de Biron. Le projet devant m'être confié, le contenu de la commande a changé de facon que je puisse faire un travail en France "parallèle" à ceux que j'avais fait en Allemagne.

Le nombre réduit d'habitants a t-il influencé le concept ?


Le projet n'est pas de toucher au monument existant, ce qui me semble la moindre des choses, mais de créer autour de cet objet un contexte actuel, de lui donner une signification nouvelle. Ne pas le modifier physiquement et en même temps lui donner une signification différente, c'est important pour moi. Souvent la déconstruction, la citation et même la nouveauté prennent une direction trop matérielle. La moitié de I'architecture existante est dans notre tête, dans notre pensée et dans notre infrastructure culturelle. On peut remplacer, peut-être même créer, sans abattre les murs, en intervenant sur notre structure mentale, sur cette autre moitié de l'architecture. Comme dans la cour du château de Sarrebruck où intervention et absence de visibilité sont au coeur du Monument contre le Racisme. L'expérience physique d'un lieu n'est pas tout. J'ai lu des statistiques, des informations, des cartes de la Dordogne. Ce qui est aussi une expérience physique. Le passé ou I'histoire, les choses non palpables font également partie de l'expérience vécue d'un lieu. Biron a environ 150 habitants, le projet tient compte de cela bien sûr. Le défi était de traiter avec chacun. Je suis donc allé dans toutes les maisons du bourg et les fermes des environs pour poser à chaque habitant de Biron, en privé, une question qui concerne le prix et la valeur de la vie aujourd'hui. Cette question restera confidentielle alors que toutes les réponses seront gravées sur des plaques d'émail pour trouver leur place sur le Monument Vivant. La "publication" des réponses des habitants de Biron constitue l'intervention. Ce qui m'importe, c'est le pari de faire parler tout le monde sans exception, ou comme on dit dans les contes: faire parler les pierres et les arbres.

La question secrète était-elle le garant de la sincérité des réponses?


Elle est garante de la spontanéité, de la sincérité et de la diversité des réponses. En lisant ce qu'ils ont dit, les Bironnais seront surpris.

Pourquoi avoir choisi d'écrire les réponses et non de les enregistrer pendant l'interview? Dans ce processus, n'y a t-il pas perte d'information?

Les gens m'ont vu écrire, ligne après ligne, page après page dans un cahier essayant de les suivre, leur demandant parfois de s'arrêter. Ils ont vu ce que j'écrivais et comment j'écrivais. Parfois c'était un dialogue plutôt qu'une interview. J'ôtais huit heures par jour au moins chez les gens, pendant les deux semaines.

Pourquoi l'interview ne concerne t-elle que les habitants de plus de 18 ans?


La question se réfère à un vécu, il faut pouvoir se retourner sur le passé. Après l'inauguration, les jeunes de 18 ans et les nouveaux habitants continueront à répondre à la même question. Leurs réponses figureront avec les autres sur le Monument. La question sera posée par une personne du lieu qui poussuivra le projet quand je ne serai plus là. Le Monument Vivant de Biron est un "work in progress"

Quels sont les critères de choix de la personne qui poursuivra le travail?


J'aime l'idée que I'auteur ne soit pas seulement I'artiste. On ne peut pas traduire en réalité ce qu'ont dit beaucoup d'artistes tout au long du 20ème siècle - elles resteront toujours papier mort - si on n'arrive pas à bouger la notion d'auteur. Ce qui me plaît, c'est que ce sont les gens de Biron qui font leur monument, qui parlent. Ils sont aussi la finalité de ce qu'ils disent, ce sont eux les premiers lecteurs. Il est donc nécessaire que j'abandonne le projet avant qu'il ne soit terminé. La personne qui me suivra doit être crédible dans le village.

Les textes gravés seront-ils anonymes?


Ils sont anonymes. Une personne extérieur ne peut identifier leurs auteurs. Pour les gens de Biron c'est peut-être différent. Ils n'auront sans doute pas besoin de signature.

Pouvez-vous garantir I'authenticité des textes définitifs?


Il est dans l'intérêt de ce travail de garder à chaque texte ses particularités. Je ne dispose pour cela que des plaques d'émail sur lesquelles sont gravés des mots. Je ne dispose pas des habitants, ni du son de leur voix, ni de leur image. C'est donc une traduction. Il est évident que j'existe aussi dans ce travail. Je ne veux pas nier qui je suis ou dire que c'est sans importance que je sois artiste ou allemand. Je veux que chaque réponse soit aussi réaliste que possible, mais en même temps il s'agit d'un travail autobiographique.

Quand il n'y aura plus de place sur le Monument, qu'adviendra t-il des plaquettes?

Chaque plaquette contient une réponse, un texte d'environ 7 lignes. Il est important que chacune soit un petit monde. Les plaquettes seront distribuées sur la surface du monument existant de facon aléatoire et si la surface de celui-ci ne suffit plus, il faudra chercher la place sur le socle, le sol environnant. Je ne suis pas attiré par la sculpture en soi. Les réponses peuvent "squatter" le sol aussi. L'énergie se cherche toujours un chemin, c'est dans sa nature.

Pourquoi travaillez-vous avec des étudiants?


C'est une vieille histoire. J'essaie, à travers ma connaissance de ce milieu, de préserver la même urgence vis à vis de I'avenir. Dés 1972, j'ai fait des projets avec des étudiants en France et à l'étranger. Je pense que c'étaient là les premiers pas vers ce qu'on appelle inter-activité et l'élargissement de la notion d'auteur. Je fais de plus en plus de projets en collaboration, la plupart avec Esther Shalev-Gerz.

Résistance à l'oubli ou constitution de la mémoire: de quoi s'agit-il?


J'ai à la fois le désir de bousculer le passé, c'est sûr, mais j'ai aussi appris à faire le contraire. L'intimité des retrouvailles: on peut retrouver ce qu'on a perdu, mais on ne peut pas retrouver ce qu'on a oublié. Le passé, la mémoire, sont des choses légitimes pour moi: chaque enfant a droit à son passé, comme il a droit à sa nourriture. Une société se doit de lui fournir un passé.

Comment expliquez-vous cette fois la visibilité du Monument Vivant?


A Harburg et Sarrebruck, je devais sacrifier la visibilité de I'¦uvre pour que les gens la réclame. C'est la première fois qu'ils disent: on ne voit rien, alors que pendant toute leur vie, ils ont dit: on n'a rien vu. C'était donc nécessaire. La visibilité du Monument Vivant vient de la visibilité de la notion de tradition en France: ce n'est rien qu'un petit dérangement, le "ceci n'est pas une pipe" de Magritte.


die Farm ©1996